En quelques mois seulement, Donald Trump a démantelé non seulement la politique climatique des États-Unis, mais aussi l'infrastructure politique, juridique, intellectuelle et physique qui la soutient. Ce faisant, il a envoyé des ondes de choc à travers les marchés publics et privés, bouleversant les stratégies industrielles et énergétiques de la plupart des nations. Plus critique encore, il a placé notre trajectoire collective sur une voie de collision encore plus rapide et dangereuse avec une planète en réchauffement.
Nous couvrirons dans cette première partie :
- Comment Trump a démantelé la législation climatique des États-Unis
- Comment cette refonte politique se déploie au sein de l'administration
- Les implications très réelles pour les entreprises et les consommateurs américains.
Comment Trump a massivement reculé la législation et la capacité climatique aux États-Unis
La position de Donald Trump sur le climat a toujours été claire. Ce qui est moins connu, c'est à quel point elle est enracinée et idéologiquement cohérente. Son opposition au climat s'inspire d'un mélange d'idées de la techno-droite oligarchique, du populisme nationaliste à la Bannon et de l'obscurantisme néo-fasciste du Dark Enlightenment.
Cela n'a rien de surprenant. Bien avant son investiture, des feuilles de route comme Project 2025 de la Heritage Foundation avaient déjà précisé ce que l'administration Trump ferait. C'est la première leçon de cette présidence : derrière le chaos se cache un plan structurant et méthodique visant à démanteler l'action climatique sur tous les fronts.
La deuxième leçon est la rapidité brutale, l'ampleur et l'audace avec lesquelles ce plan est mis en œuvre. C'est l'application textbook de la stratégie "flood the zone" de Bannon—inonder le système d'actions pour paralyser l'opposition et brouiller la responsabilité. Comme l'a écrit le New York Times, c'est du "Fight Club à plein régime". Et les conséquences sont immédiates pour les décideurs politiques, les entreprises, les ONG et les consommateurs.
1/ Impact sur la politique américaine
Drill Baby Drill
Dès les premiers jours de son mandat, Trump a signé trois décrets clés :
- Déclaration d'une urgence nationale
- Libération de l'énergie américaine
- Exploitation du potentiel extraordinaire de l'Alaska
En déclarant une urgence énergétique, il s'est octroyé des pouvoirs extraordinaires pour accélérer la construction de pipelines, de mines, de centrales électriques et d'infrastructures fossiles. Il s'agit d'une crise fabriquée : les États-Unis sont déjà le premier producteur mondial de pétrole et le plus grand exportateur de gaz de l'histoire. L'"urgence" sert simplement de prétexte pour contourner les contrôles environnementaux et accélérer l'expansion des énergies fossiles.
Les victimes sont les projets d'énergie propre—éolien offshore, pompes à chaleur, efficacité énergétique—qui sont maintenant suspendus ou abandonnés. Ironiquement, la ruée vers le forage risque de créer un surplus d'offre qui pourrait nuire aux producteurs américains eux-mêmes.
L'IRA dans le viseur
Vient ensuite la loi phare de Biden, l'Inflation Reduction Act (IRA). Trump a déjà annulé l'objectif de 50 % de véhicules électriques d'ici 2030 et supprimé les dérogations étatiques permettant de limiter localement les voitures à essence.
Une abrogation totale de l'IRA priverait de soutien fédéral les industries des technologies propres encore en phase de croissance—en particulier l'hydrogène vert, le captage du carbone et l'éolien offshore. Or, ces secteurs dépendent d'investissements publics pour atteindre la viabilité économique.
Ici, l'erreur de calcul de l'administration Trump est profonde. Les États-Unis cèdent ainsi l'innovation et la compétitivité du futur à d'autres pays, laissant un vide de financement et d'innovation que leurs rivaux combleront.
Amérique : Seule
Enfin, le troisième pilier climatique de Trump est une hostilité profonde à la coordination internationale. Dès son premier jour en fonction, il a retiré les États-Unis de l'Accord de Paris, les plaçant aux côtés de seulement quatre autres pays non-signataires. Le U.S. International Climate Plan a également été annulé.
Ce retrait s'inscrit dans un rejet plus large de l'ordre multilatéral d'après-guerre. Sous Trump, les États-Unis ne se considèrent plus comme les garants des biens communs mondiaux. Ils adoptent plutôt une doctrine d'isolationnisme climatique, où la coopération est sacrifiée au profit d'intérêts nationaux à court terme.
Mais le changement climatique ne connaît pas de frontières. Un retrait des États-Unis des cadres internationaux aura des répercussions sur les négociations mondiales, les structures de financement et la coopération technologique—minant ainsi les efforts coordonnés pour limiter le réchauffement.
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2/ Impact sur l'administration américaine
Désossage de l'État
Après avoir redéfini la politique, Trump a remodelé l’administration américaine et ses institutions. Fort de l’expérience de son premier mandat et obsédé par la résistance supposée de l’État profond, le démantèlement de l’administration était une suite logique. Dès ses premiers mois, une campagne massive a visé à saper les agences chargées de protéger l’environnement, la santé publique et l’intégrité scientifique.
De l'Environmental Protection Agency (EPA) à la NOAA, en passant par des dizaines de bureaux fédéraux et étatiques, une purge est en cours. Officiellement, il s’agit de simplification, de réduction des gaspillages ou de rationalisation. En réalité, c’est un sabotage stratégique de la réponse climatique des États-Unis.
L’EPA : De gendarme à facilitateur
Le nouvel administrateur de l’EPA, Lee Zeldin, a rapidement redéfini la mission de l’agence. Protéger la santé humaine et l’environnement n’est plus une priorité. L’objectif est désormais simple : rendre le chauffage domestique, l’achat d’une voiture et la gestion des entreprises moins coûteux.
Derrière ce discours populiste se cache un démantèlement méthodique : affaiblissement du Clean Water Act, suppression des financements des ONG environnementales, dissolution du département de recherche scientifique, licenciement de plus de 1 000 scientifiques et réduction du budget de 65 %.
NOAA : La science bâillonnée
La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), référence mondiale en matière de climat et de prévisions météorologiques, subit elle aussi une purge. En quelques mois, plus de 1 800 employés ont été licenciés—soit une réduction de 20 % des effectifs.
Les effets sont mondiaux : la NOAA fournit des données essentielles aux assurances, aux plans de catastrophe, aux transports maritimes et à l’agriculture. Sa disparition affaiblit un pilier clé de l’intelligence climatique globale.
La purge bureaucratique
Au-delà de l'EPA et de la NOAA, une purge administrative de grande ampleur est en cours. L’équipe de Trump mène ce qui s’apparente à une chasse aux sorcières interne, visant à effacer toute trace d’action climatique au sein de l’appareil fédéral.
Les agences ont reçu l’ordre d’annuler toutes les directives, réglementations, accords de financement et programmes liés au changement climatique, aux émissions de gaz à effet de serre, à la justice environnementale ou à la transition énergétique propre.
Parallèlement, des lois comme le National Environmental Policy Act (NEPA)—un pilier de 55 ans de l’évaluation environnementale—sont discrètement contournées en invoquant des pouvoirs d’urgence normalement réservés aux catastrophes naturelles. Les permis sont redirigés via l’Army Corps of Engineers, une agence militaire. Habituellement utilisés pour reconstruire routes et ponts après des ouragans ou des séismes, ces permis servent désormais à accélérer la construction de pipelines, de plateformes pétrolières et de terminaux charbonniers—sans aucune évaluation environnementale.
Cette stratégie est terriblement efficace. Elle permet d’approuver des infrastructures polluantes à une vitesse fulgurante, tout en muselant la résistance administrative sous couvert de conformité juridique.
3/ Conséquences pour les entreprises et les consommateurs américains
Le retour en arrière climatique agressif de l’administration Trump se propage dans toute l’économie américaine. Il plonge les secteurs des énergies propres dans le chaos, assèche le financement de l’innovation et inverse complètement la stratégie industrielle à long terme du pays.
Les énergies propres : de l’essor au déclin
L’Inflation Reduction Act (IRA) avait déclenché un boom industriel inédit dans les technologies climatiques et la fabrication avancée. Des centaines de milliards de dollars étaient investis dans les usines de batteries, la production de bus scolaires électriques, l’éolien et le solaire, l’hydrogène vert et le captage du carbone. L’IRA était la pierre angulaire d’une véritable renaissance industrielle.
La politique de Trump a stoppé cet élan net. Son administration a gelé les fonds votés par le Congrès pour le développement des énergies propres, suspendu les autorisations pour les fermes éoliennes sur les terres et eaux fédérales, menacé de bloquer les projets même sur des terrains privés s’ils sont liés à des programmes fédéraux, et éliminé tout financement fédéral ayant un objectif climatique.
Le résultat : un hiver pour les investissements climatiques. Des projets sont annulés ou retardés, des usines tournent au ralenti, et les entreprises tentent de s’adapter à un environnement qui a changé du jour au lendemain. La confiance dans les États-Unis comme base stable pour les investissements en technologies propres s’effondre.
Les énergies fossiles forent leur propre perte
Dans le même temps, Trump mise tout sur les énergies fossiles comme levier économique. Son objectif affiché : réduire l’inflation, mettre fin à la crise du coût de la vie et restaurer la "domination énergétique" des États-Unis. Il appelle cela "libérer l’or noir de l’Amérique".
Mais voici le paradoxe : selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), l’offre mondiale de pétrole devrait dépasser la demande dès 2025, créant un risque de surproduction et de volatilité des prix. En augmentant l’extraction et en faisant baisser les prix, Trump pourrait en réalité fragiliser la rentabilité des grandes compagnies pétrolières et rendre les futurs investissements encore moins viables économiquement.
En clair, la stratégie de Trump pourrait se retourner contre lui : inonder le marché de pétrole pourrait faire chuter les prix, réduire les marges des producteurs américains et déstabiliser durablement les marchés de l’énergie—sans aucune garantie pour la compétitivité énergétique future des États-Unis.
ONG et consommateurs : pris en étau
Pour les ONG environnementales, l’hostilité est sans précédent. Des dizaines d’organisations ont vu leurs subventions fédérales gelées ou révoquées, notamment si elles travaillent sur le climat, la justice environnementale ou la transition énergétique. Certaines font face à des menaces juridiques, des audits fiscaux motivés politiquement, ou même des restrictions sur leur liberté d’expression. Cette répression s’inscrit dans une stratégie plus large visant à réduire au silence les voix dissidentes et à affaiblir les groupes qui jouent un rôle de veille et d’accélérateur des politiques climatiques.
Et pour les consommateurs, les effets sont tout aussi concrets. Les projets visant à réduire les factures énergétiques des ménages, à développer les transports publics, à électrifier les bus scolaires ou à rénover les logements sociaux pour améliorer leur efficacité énergétique ont tous été gelés, annulés ou privés de financement.
La transition vers une énergie plus propre et une mobilité plus abordable n’est plus une stratégie nationale : elle est devenue un puzzle de projets étatiques et d’initiatives privées tentant de survivre dans un environnement fédéral hostile.
Dans la deuxième partie, nous décryptons la manière dont l’Europe et la Chine s’adaptent face à ce nouveau paradigme et la réaction des marchés.
Sources :
- https://www.nytimes.com/2025/03/02/climate/trump-us-climate-policy-changes.html
- https://www.nytimes.com/2025/01/24/business/trump-energy-emergency-inflation.html
- https://www.nytimes.com/2025/01/20/climate/trump-paris-agreement-climate.html
- https://www.nytimes.com/2025/03/17/climate/trump-eliminates-epa-science.htmlhttps://www.nytimes.com/2025/03/17/climate/trump-eliminates-epa-science.html
- https://www.ft.com/content/33a4d1f6-848f-4b63-86c6-9330fe6f6d89
- https://www.nytimes.com/2025/03/17/opinion/weather-service-doge-cuts.html
- https://www.nytimes.com/2025/03/21/climate/government-websites-climate-environment-data.html
- https://www.nytimes.com/2025/01/21/climate/wind-power-executive-order-trump.html
- https://www.nytimes.com/2025/02/10/climate/trump-clean-energy-republican-states.html